© 2021 Francis CHAGNEAU

Édition : BoD - Books on Demand GmbH

12/14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris

Impression : BoD - Books on Demand GmbH, Norderstedt, Allemagne

Illustration : Pixabay

ISBN : 978-2-3223-8339-9

Dépôt légal : Juin 2021

La vérité est comme le soleil. Elle fait tout
voir et ne se laisse pas regarder.

Victor Hugo

Sommaire

PRÉAMBULE

L’estuaire de la Gironde depuis la nuit des temps, charrie au rythme des marées une eau chargée de limon qui lui confère une étrange ressemblance avec le Mékong. Il suffirait de quelques jonques pour que l’illusion soit au rendez-vous. À la limite de l’eau, les roseaux et les ajoncs décorent la lisière aquatique couverte de gros cailloux et de vase.

Il fait beau ce matin de fin d’été, le ciel d’un bleu intense se reflète sur l’eau lui donnant une apparence bleu clair. Un petit souffle d’air ondule harmonieusement les ajoncs. Dissimulé par les plantes aquatiques et les roseaux, un homme pêche.

Le niveau de l’eau est encore bas, il se tient debout sur le lit de la rivière tapissé de pierres et de cailloux glissants. À ses pieds, quatre petites cordes disparaissent dans l’eau trouble. De temps en temps, à l’aide d’une canne fourchue, il soulève une corde jusqu’à ce qu’apparaisse un petit filet cerclé de fer au centre duquel pend une sorte de petit sac. Il contient un appât dont on ne peut distinguer la nature, il retourne alors le filet sur un seau pour recueillir des petites crevettes blanches endémiques à l’estuaire. Une fois le filet vidé, il le remet à l’eau. Il répète le geste pour chacun des filets.

L’atmosphère est paisible, seul le clapotis de l’eau sur la berge trouble le silence. Une douce lumière colore en jaune orangé les quelques bâtiments qui tranchent sur le vert tendre des roseaux, de l’autre côté, sur l’île, en face du pécheur. Celui-ci le regard fixé sur cette rive, l’observe entre deux remontées de filets.

N’importe quel promeneur regardant ces berges porterait un regard banal sur l’île, mais pas Alex.

* **

Alex aura bientôt 60 ans. Il porte un regard sombre sur l’île. Elle est pour lui le symbole d’une période difficile, d’un drame vécu par ses arrières grands-parents.

Il y a cinquante ans qu’il n’est pas venu pêcher la crevette à cet endroit. La dernière fois c’était avec son grand-père, à l’époque le filet, on dit aussi « balance », était en toile de sac de pommes de terre et le cerclage provenait d’une vieille barrique hors d’usage. On appâtait avec une coque de melon accrochée à un bout de fil de fer recourbé. La pêche n’était pas miraculeuse, mais Alex était ravi et fier de ramener une poignée de crevettes à la maison.

L’île nouvelle, c’est son nom, fait partie des nombreuses îles de l’estuaire. De dimensions modestes, quelques kilomètres de long pour plusieurs centaines de mètres de large, elle était autrefois habitée, on y cultivait la vigne, le blé et le maïs.

Cette île a été un malheur pour ses ancêtres. À l’époque, ses arrière-grands-parents avaient un fils unique, ils habitaient sur l’île où ils étaient ouvriers agricoles.

Ils étaient venus sur ce bout de terre isolée pour travailler. Ils arrivaient d’un coin reculé de Vendée où il n’y avait plus de place pour eux. Ils avaient fui les mauvais traitements infligés par un patron violent. Ayant pris leur baluchon, ils étaient arrivés là, car il y avait du travail.

À l’époque, l’île était peuplée d’une centaine d’âmes vivant en totale autarcie. Les seuls lieux de rencontre étaient la petite école et la chapelle. La consanguinité n’était pas rare, les seules distractions étaient, pour les enfants, le vagabondage dans les marécages et pour leurs parents les veillées avinées entre voisins. La culture de l’esprit ne faisait pas partie des préoccupations de ces gens simples et pauvres vivant repliés sur eux-mêmes, prisonniers volontaires de leurs patrons qui les payaient le plus souvent en litres de vin. L’alcoolisme en était la fatale conséquence. Entre les travaux des champs harassants, la consanguinité et l’abus de boisson, la vie s’écoulait péniblement. Un soir, leur jeune fils Jean ne rentra pas à la maison. Une battue fut organisée, la nuit ne permettait pas des recherches trop lointaines, ce fut le lendemain matin que l’on découvrit le corps du jeune garçon dans un fossé, au milieu des ajoncs. De loin en loin, des bouteilles vides traînaient sur le sol. La communauté se réunit et l’on apprit qu’un groupe de gamins plus âgés avaient organisé une beuverie à la sortie de l’école, ils avaient entraîné le jeune Jean pour le faire boire histoire de rigoler, une fois qu’il serait saoul. Seulement la farce avait mal tourné, Jean complètement ivre s’était mis à courir en tous sens et il était tombé dans un fossé profond rempli d’eau et de vase. Saoul et ne sachant pas nager il était mort noyé. Voyant cela, plutôt que d’aller chercher des secours, chaque gamin était rentré chez lui croyant naïvement à l’impunité. Ce drame décida les parents de Jean à quitter l’île. Il fallait avoir le courage et l’opportunité de franchir le pas. Les arrière-grands-parents d’Alex l’avaient eu. Ainsi, la famille fut sauvée du déclin inévitable dévolu à ces insulaires miséreux.

L’arrière-grand-père d’Alex possédait deux atouts majeurs, il était intelligent et très habile de ses mains. Il trouva une place comme ouvrier dans un atelier de fabrication de charrettes et de carrioles. De ce couple courageux et travailleur naquit un enfant, son grand-père Léopold. Léopold aussi habile que son père devint apprenti dans un atelier de charrettes, puis il créa son propre atelier de charron. C’est ainsi que s’appelaient les fabricants de carrioles et de roues de charrettes. La fabrication d’une roue demandait beaucoup de doigté. En effet, la réalisation finale consistait en un cerclage de fer forgé porté au rouge, puis déposé autour de la jante en bois et aussitôt refroidi par trempage dans de l’eau froide. Il fallait une grande dextérité pour réaliser cet assemblage sans faire brûler le bois.

La famille s’installa, et commença à prospérer modestement jusqu’à acquérir quelques arpents de vigne et obtenir quelques barriques de vin. Léopold et julienne sa femme, eurent deux enfants une fille et un garçon. Le garçon était le père d’Alex, il fit prospérer la branche « viticole » de la famille. Ainsi, Alex s’était toujours senti des racines vigneronnes.

Son père travaillait autant qu’il pouvait dans les vignes de Léopold et en tant que fermier dans celles des autres. Malgré cela les revenus ne suffisaient pas à nourrir la petite famille. Il fallait trouver d’autres sources de revenus.

C’est alors que par un heureux concours de circonstances les parents d’Alex apprirent que deux vielles personnes ayant une grande maison entourée de vignes souhaitaient vendre leurs biens en viager avec pour condition de s’occuper d’elles jusqu’à leur mort et de cultiver leurs vignes. En contrepartie tout appartiendrait à ceux qui s’engageraient dans cette charge.

L’affaire était alléchante, mais les obligations immenses. Les parents d’Alex, un peu aux abois, conscients des difficultés qui les attendait prirent contact et firent affaire. C’est alors que tout changea. Leur vie, la vie d’Alex, et l’avenir matériel de la famille. Ainsi la nouvelle résidence de la famille devint Le Sablas.

* **

Les pensées d’Alex vagabondent, entre les histoires vécues par ses ancêtres sur l’île, et le souvenir de sa jeunesse lorsqu’il se trouvait là, à pêcher des crevettes.

Est-ce que sa présence ici était le symbole d’une vie qui va en s’amenuisant comme la berge qui se rétrécit, envahie inexorablement par la montée de l’eau à chaque marée? Il est au début de l’hiver de son existence, le destin l’a t-il amené ici sous prétexte de pêcher ces crevettes translucides en regardant l’endroit où tout a commencé et où peut-être tout va finir ?

Il n’a pas voulu retourner sur l’île qui aujourd’hui est inhabitée. Elle est devenue une réserve naturelle d’oiseaux. Une liaison maritime saisonnière amène les touristes pour visiter les ruines de ce qui reste du village et faire un circuit pédestre dans la réserve sauvage des marécages.

Étrange destinée, la boucle allait peut-être se refermer là, avec la marée. Alex ne voulait pas aller vers l’hiver, sa vie avait été un joli printemps, mais l’été et l’automne deux saisons orageuses instables.

Que représentent ces crevettes ridicules avec leurs petits yeux noirs inutiles dans cette eau où l’on ne voit pas au-delà d’un centimètre ? Elles s’agitent au fond du seau espérant encore rejoindre l’eau saumâtre. Et Alex, qu'espère t-il? Retrouver la jeunesse d’hier, les bonheurs passés, l’espérance de nouvelles aventures, des amours retrouvés, des poussées d’adrénaline ? Pour lui comme pour les crevettes, rien ne sera comme avant, il le sait, il n’y a pas d’issue, les crevettes dans le seau et lui, dans ce monde violent et corrompu qui le poursuit inlassablement depuis des années.

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

Valparaíso Chili, 20 ans plus tôt.

Il fait grand jour, la fin de matinée était déjà chaude, la sirène du cargo annonce l’arrivée imminente dans le port de Valparaiso. Anne rassemble ses effets et se dirige vers le pont inférieur pour rejoindre l’équipage du cargo qui s’apprête à accoster. L’odeur d’huile, de gasoil et de mécanique chaude est à peine supportable dans cette cale confinée, elle a hâte que la porte s’abaisse pour faire entrer l’air et la lumière. Un léger choc, des bruits de chaînes, des ordres lancés par des talkies-walkies, la porte s’abaisse enfin sur la passerelle du quai. Cela fait deux mois qu’elle a embarqué au Havre. Le choix de voyager sur un cargo a été dicté par le côté exotique du voyage en mer.

Anne a quitté la France pour poursuivre ses études, et concrétiser ses recherches. Elle vient de terminer une thèse en sociologie sur les dictatures en Amérique latine et souhaite rencontrer les habitants du vaste monde, surtout ceux du continent sud-américain. Elle vient d’avoir trente ans, l’avenir est immense devant elle.

Anne aurait pu rester une petite bourgeoise de province comme beaucoup de ses amies. Elle est née à Bordeaux dans une famille de riches négociants. La famille habite dans une jolie résidence proche du centre-ville. Son père est dans le négoce du vin, il possède un bureau quai des Chartrons dans un bel immeuble en pierre de Gironde, comme tous les principaux établissements et monuments de la ville. Sa mère ne travaille pas, mais s’implique dans des œuvres de bienveillance organisées par la communauté catholique de la paroisse. Anne est fille unique, elle fréquente des jeunes de son milieu et cela l'ennuie parfois. L’été, ils partent en famille dans leur résidence secondaire en Espagne. La langue espagnole lui plaît. Les vacances lui permettent d’améliorer son vocabulaire avec les habitants du village et quelques jeunes de son âge. Elle sent en elle un besoin de s’ouvrir socialement, alors elle prend à la faculté une orientation dans les sciences sociales. La politique l’intéresse, mais ce sont surtout les effets de la politique sur la société qui la passionne. C’est ainsi qu’elle s’oriente vers une thèse de sociologie et sur les conséquences humaines consécutives aux coups d’État et dictatures sud-américaines. Ses études la mènent à Paris. Elle découvre soudain la liberté. Liberté de penser différemment, liberté d’une vie plus ouverte, plus excitante que celle de la province sclérosée par les principes religieux et bourgeois du négoce bordelais.

Sa thèse terminée, elle rentre à Bordeaux et n’a qu’une envie, partir. Elle obtient de son maître de thèse l’autorisation de poursuivre vers un doctorat. Pour cela elle doit acquérir des connaissances sur le « terrain ». L’Amérique du Sud est tout indiquée. Mais elle a quelques scrupules. La rencontre d’un pays qui sort d’une dictature n’est-elle pas un alibi ? Va-t-elle y poursuivre ses études ? Où retrouver un amour perdu il y a quelques années ?

Anne a été élevée dans le cadre strict de la religion catholique et dans les mondanités de la bourgeoisie de province jusqu’à ce qu’elle parte à Paris. Elle aurait pu passer pour une « oie blanche », habillée sans fantaisie, toujours très polie, des amis et amies de son milieu. Elle aime le sport, le tennis, l’équitation et la natation. Ses amies lui trouvent un caractère agréable, elle se satisfait de beaucoup de choses pourvu que cela reste dans le cadre habituel. Elle a eu quelques aventures amoureuses sans suite, elle y a perdu sa virginité, mais personne ne l’a su dans la famille. Son séjour à Paris est un déclic notoire comme si elle avait subitement coupé le cordon nourricier d’une éducation formatée. La vraie vie s’offre à elle. Elle a des moyens financiers confortables lui permettant d’avoir un logement agréable dans un studio du Quartier latin. L’ambiance estudiantine parisienne l’étourdit, elle sort beaucoup, fréquente les bars et les clubs à la mode sans avoir de comptes à rendre. Ses études l’intéressent et les résultats sont bons. Son esprit s’ouvre sur une vie d’insouciance et de créativité au contact d’amis quelque peu artistes. Malgré la nature peu réjouissante de ses recherches sur les dictatures, la misère et la cruauté, de l’âme humaine ne la touche pas, cela reste très théorique dans son esprit. Elle devient une adulte intellectuelle avec une âme d’enfant gâtée déconnectée des réalités du monde. Elle en a conscience. Elle sait qu’après sa thèse, il faudra travailler vraiment, surtout si elle poursuit ses études vers un doctorat, mais ce sera plus tard – pense-t-elle, elle y pensera le moment venu.

* **

En 1980, un jeune étudiant Chilien Juan Elios arrive à Paris comme exilé politique. Il a fui son pays pour échapper aux arrestations arbitraires du régime Pinochet. Juan est un militant d’un parti de gauche, proche des idées politiques du Président Allende. Son seul salut pour éviter la torture et la mort était l’exil. À Paris, Juan, pour survivre, a fait comme tous les gens déracinés, des petits boulots. Il s’est inscrit dans une association pour apprendre des rudiments de Français et en parallèle, il travaille aux halles de Rungis où il décharge des camions de fruits et légumes. Puis une fois la langue française à peu près maîtrisée, il est devenu serveur dans un café du Quartier latin, c’est là qu’il a rencontré Anne. Le coup de foudre a été immédiat et réciproque. Lui, un beau jeune homme typé, le cheveu noir ondulant, des yeux noisette et un sourire enjôleur. Elle, une jeune étudiante grande et svelte, cheveux châtains, des yeux vert émeraude une démarche chaloupée féline, une queue-de-cheval lui balayant les épaules. Ils se sont aimés passionnément. Ils échangent énormément sur les sujets de politique et de conditions sociales, ils ont des cercles d’amis engagés dans des idées de gauche post 68, ils rêvent d’évolution de la société, ils ne sont pas pour autant révolutionnaires, mais plutôt se considèrent-ils comme avant-gardistes. Les années passent et les tensions politiques se calment au Chili. Juan le cœur blessé repart dans son pays. Ils restent longtemps en contact épistolaire, Anne promet toujours de le revoir, elle est persuadée que ses études lui ouvriront le chemin de l’Amérique du Sud. Elle a raison.

* **

Il n’y a pas beaucoup de monde sur le quai, peu de gens voyagent sur un cargo. Elle débarque au milieu de la circulation des camions, du bruit des grues gigantesques qui déchargent les marchandises du navire. Il est là, elle le repère tout de suite, il n’a pas changé depuis qu’ils se sont séparés. Ils se jettent l’un vers l’autre, le contact de leurs deux corps est incontrôlé et violent, ils restent enlacés pendant un long moment. Ils sont un îlot d’amour minuscule au centre du tourbillon mécanique des engins et des gaz d’échappement. Après l’étreinte et les regards humides viennent les mots. Des mots simples.

— Juan, enfin. Depuis si longtemps… Tu es toujours aussi beau !

— Toi aussi ma belle, je n’y croyais plus, que l’on puisse se revoir. J’ai tellement rêvé de toi !

Le merveilleux moment des baisers fougueux achevé, ils partent, se tenant par le cou vers la station de micros taxis pour rejoindre la modeste maison de Joan dans le haut de la ville.

L’émotion était trop grande pour qu’ils se parlent, ils se blottissent l’un contre l’autre et cela leur suffit.

Juan habite dans les quartiers nord de la ville sur les hauteurs, là où les loyers sont les moins chers où la population survit grâce à de petits boulots, parfois de rapine, parfois aussi de trafics illégaux de marchandises dérobées sur le port. La délinquance est latente, seuls les habitants du quartier se sentent en sécurité. Les touristes peu nombreux ne s’aventurent pas jusque-là, les guides touristiques les en dissuadent. Si plus bas les maisons sont toutes peintes de couleurs chatoyantes aux décorations qui rivalisent d’originalité, ici il n’y a pas de couleur, le bois ou le béton est resté brut, ce qui accentue l’impression de précarité de ces quartiers. L’habitat de Juan a seulement deux pièces, une petite cuisine, salon et un coin toilette, le sol est en planches ainsi que les murs, cependant l’ensemble bien que réduit et rustique, reste confortable pour une personne seule.

Ils s’installent sur un vieux canapé-lit devant une petite table dont les pieds ont été coupés pour la mettre à la hauteur du canapé. Ils ouvrent deux canettes de bière et se regardent dans les yeux fixement jusqu’à ce que Joan demande :

— Quels sont tes projets ici, en dehors d’être avec moi bien sûr ?

— Je vais poursuivre ma thèse de sociologie et préparer un doctorat. Pour cela je dois m’imprégner de ce qui s’est passé pendant et après la dictature. D’ailleurs, j’aurais peut-être besoin de toi pour me guider, me mettre en contact avec des personnes et visiter les lieux les plus emblématiques de ces années-là.

— Super ! Je t’aiderai autant que possible, ce ne sera pas toujours facile, les gens sont peu bavards sur ces événements. Dans les universités, on commence juste à parler de ce qui s’est vraiment passé. Il y a un film tourné par un journaliste chilien qui montre de manière objective les événements et les différents courants qui se sont affrontés. Les étudiants sont surpris et partagés, cela suscite beaucoup d’échanges, certains qui étaient pros Pinochet commencent à changer d’avis. Nous avançons pas à pas vers la vérité.

— Et ton voyage en cargo ?

— C’est une bonne expérience, le voyage sur un cargo est long, mais tranquille.

Elle entreprend de raconter son voyage, décrivant la vie sur un bateau de commerce où personne ne s’occupe des quelques passagers, les marins sont toujours occupés, les seuls moments d’échanges sont les repas. À part quelques questions légitimes de curiosité, tout le monde reste discret. La vie est réglée sur le rythme des repas. La nuit, si la mer est calme, seul le ronronnement des moteurs est perceptible, le bateau est en sommeil. Dès le lever du jour, l’activité reprend, les allées et venues des marins, des bruits mécaniques apparaissent, les activités de maintenance à bord s’enchaînent. Le confort y est sommaire, mais convenable. Un salon pour lire et regarder des vidéos, sur le pont des transats sont accueillants pour méditer et admirer la mer, parfois on voit des dauphins, des baleines et des poissons volants. Les moments de méditation face à l’immensité de l’océan sont nombreux, c’est dans ces moments-là que l’on mesure combien nous sommes minuscules et vulnérables face à cette nature hostile. Au moindre coup de vent, la mer réagit et le bateau subit. On se rend compte que tout peut arriver et qu’alors les hommes formeront une force solidaire pour sauver leur vie. Il y a un paradoxe sur un bateau, tout va très lentement, le temps est suspendu à l’allure du navire et tout à coup en cas d’incident, tout s’accélère, le temps se contracte.

Elle décrit des moments magiques, par exemple le passage du canal de Panama. La traversée dure 10 heures, c’est impressionnant, mais ça manque de romantisme, seule la partie après les dernières écluses et le lac Gatún est apaisante, on se rend mieux compte du paysage luxuriant et escarpé, car les passages des écluses sont essentiellement un spectacle mécanique assez lent qui est sans grand intérêt et répétitif.

Juan et Anne échangent encore quelques bribes de leur vie, puis, avant d’aller dîner, ils s’abandonnent à une intimité sensuelle qu’ils ont l’un et l’autre oubliée depuis longtemps.

À leurs pieds et sur les deux collines de part et d’autre de leur rue, la ville brille de mille feux. Au loin, le port s’est endormi sous le ressac de l’océan Pacifique et scintille sous l’éclat blafard de la pleine lune.

Ils partent dîner dans un des multiples petits restaurants de la partie basse de la ville. À Valparaiso, la vie est trépidante en toute saison, l’ambiance sud-américaine bruyante, colorée, odorante et décontractée, elle est inhabituelle pour les quelques touristes de l’hémisphère nord qui viennent admirer cette ville hors du commun avec ses maisons multicolores entassées sur des collines dominant le Pacifique.

Une fois installé dans un coin calme du minuscule restaurant, Juan commande l’apéritif : deux Pisco Sour et deux plats typiques, des Pastel de choclo. Le pastel de choclo est un plat à base de maïs, de viande hachée de poulet, d’œuf, le tout cuit au four et servi brûlant. Le Pisco sour est un cocktail d’alcool de raisin, de citron et de blanc d’œuf et de glace passés au shaker.

Pour la deuxième fois de leur vie, ils sont heureux, les soucis du quotidien ne les ont pas encore rattrapés, ils sont dans l’insouciance bienheureuse d’une rencontre amoureuse. Un Océan les séparait de leur rupture passée. Anne se pose beaucoup de questions sur la vie de Juan, bien qu’il lui ait raconté ce qu’il faisait dans ses lettres.

—Depuis que tu es ici, comment vis-tu ? As-tu trouvé du travail ?

—Oui, tout va bien. Lorsque je suis revenu, j’ai voulu habiter Santiago. Mais rapidement j’ai compris que je n’y avais plus d’amis, certains avaient collaboré avec l’ancien régime, certainement pour sauver leur peau, mais dans le fond ils avaient changé. Je n’avais plus beaucoup de choses à partager avec eux. Mes parents ont échappé aux purges de Pinochet, ils vivent dans un minuscule appartement dans la banlieue nord-ouest de Santiago près de l’aéroport. Je ne me sentais pas bien dans cette ville, il me semblait que les fantômes de la dictature rôdaient encore dans certains quartiers, alors je suis venu ici. Je vis modestement, j’ai trouvé un emploi au centre socioculturel, tu vois, j’ai toujours mes idées de gauche. J’ai espoir de revenir à Santiago dans quelques mois ou quelques années, je ne sais pas encore si le temps arrivera à gommer les stigmates de toutes les cruautés passées.

Peut-être l’as-tu étudié, mais, malgré le retour de la démocratie, les miliaires ont changé profondément et durablement le Chili. Les lois de la dictature régissent encore le cadre institutionnel, économique et social du pays, elles opèrent une véritable révolution qui change radicalement les relations sociales et de classes dans le pays. Il y a toujours la souche progressiste des années Allende, elle reste dans l’ombre, peut-être un jour, aurons-nous la possibilité de retrouver la vraie démocratie que tous les pays d’Amérique latine nous enviaient, alors qu’à l’époque nos voisins vivaient l’enfer dans des systèmes politiques de misère et d’oppression.

Anne écoute et ne peut qu’approuver. Tout ce que Juan raconte est connu par ceux qui suivent les évolutions politiques des pays latinos américains. Justement dans sa thèse elle a survolé cet aspect post-dictatorial et a la ferme intention d’explorer plus en détail les évolutions sociétales laissées comme des cicatrices par les années de plomb de la dictature de Pinochet.

Le dîner terminé, ils remontent à pied les rues escarpées jusqu’à la maison de Joan.

* **

Anne a un plan en venant au Chili. Trouver un travail pour vivre, mais avec du temps libre pour poursuivre son doctorat, sur les lieux de détention, avec des interviews d’habitants jeunes et anciens. C’est ce dont elle a convenu avec son directeur de thèse à condition que toutes ces investigations soient financièrement partagées.

Elle a une autre idée en tête, convaincre Juan de rentrer en France avec elle. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Juan a exactement la même intention, convaincre Anne de rester au Chili, car il ne souhaite pas quitter son pays.

Le lendemain elle entreprend de trouver du travail. Son Espagnol est moyen, mais elle parle bien anglais. Elle n’a jamais vraiment travaillé, sauf des emplois d’étudiant pendant les vacances.

Avec Juan ils sillonnent la ville – le bas de la ville où sont les commerces et les centres administratifs – rien ne correspond à leurs exigences, puis quelques jours plus tard, Juan a une idée.

— Et si tu travaillais le soir, de la sorte, tu aurais la journée pour tes enquêtes ?

— Oui, bonne idée, il faut que ce soit sans danger, je veux dire pas dans les bas-fonds près du port.

Juan parle de cette idée au centre socioculturel, et on lui indique le théâtre municipal de Valparaiso rue Pedro Montt.

Ils ont souvent besoin d’ouvreuses pour les spectacles, seulement la rémunération est au pourboire, lui indique sa collègue. Le soir ils s’y rendent sur les recommandations du centre socioculturel, ils sont bien accueillis. Le théâtre aura besoin d’elle tous les soirs excepté le lundi. La rémunération laissée au bon vouloir des spectateurs est souvent en dessous du salaire minimum, mais rien n’empêche de trouver un complément plus tard. Ils décident d’habiter ensemble dans la minuscule maison de Juan jusqu’à ce que la situation financière d’Anne soit meilleure.

Juan est ravi de la présence d’Anne, il a eu bien sûr des aventures amoureuses depuis son retour, mais Anne revenait souvent hanter ses rêves. Il ne voulait pas imaginer qu’une fois son enquête sur les sites de la répression terminée, elle repartirait à tout jamais dans son pays.

Il n’avait pas un mauvais souvenir de sa période d’exil, il avait appris le français, parcouru Paris en tous sens, avait trouvé la ville magnifique et les habitants plutôt accueillants. Seul le climat humide de l’hiver l’avait incommodé. Il n’avait eu ni les moyens ni le temps de connaître plus en profondeur le pays, ainsi sa connaissance de la France était limitée à la capitale. Anne lui avait décrit la diversité des paysages dans le Sud, le sud-ouest et les Alpes. Ce côté alpin lui avait fait penser à la cordillère des Andes, mais cela restait virtuel. Non, il ne voulait pas quitter son pays, même si cela lui coûtait l’amour de sa vie. Il ne lui reste plus qu’à convaincre Anne de rester.

La vie est douce à Valparaiso, le climat de cette partie de la côte Pacifique est très ensoleillé, la ville grouille de monde, de touristes chiliens qui viennent de Santiago tout proche. Les touristes du reste du monde reviennent progressivement pour admirer cette ville atypique, au passé colonial marqué par les constructions dans la ville basse durant l’époque espagnole ainsi que les maisons colorées accrochées aux collines qui surplombent la baie. L’origine des couleurs polychromes des volets et des murs des maisons vient des marins. Lorsque les pécheurs commencèrent à construire leurs habitations, il n’y avait pas de rues délimitées et a fortiori pas de nom, alors pour indiquer leurs maisons, les propriétaires peignaient une porte ou les volets d’une couleur, ainsi lorsque l’on donnait son adresse il suffisait d’indiquer la couleur d’une porte ou d’un volet, comme les collines sont très pentues, il était aisé de repérer la maison de loin. Ainsi est née la particularité de Valparaiso.

Anne prend beaucoup de plaisir à flâner dans cette ambiance exotique et colorée, elle n’a pas encore commencé ses recherches repoussant à la semaine suivante ses investigations, elle est toujours dans sa bulle d’étudiante où la curiosité se mêle à l’insouciance intemporelle de la jeunesse. Cinq fois par semaine, elle travaille au théâtre, les pourboires sont généreux, les spectateurs touchés par son accent français et conscient qu’elle fait cela pour augmenter un salaire insuffisant lui donnent un billet supplémentaire.

La semaine suivante, elle commence ses recherches. Juan lui raconte que tout avait commencé ici dans la ville natale de Pinochet. Le 11 septembre 1973 à 3 heures du matin. La marine chilienne effectuait depuis quelques jours conjointement avec l’US Navy des manœuvres militaires au large de Valparaiso. Lors du retour, un soulèvement des marins de tous les bâtiments – certainement prévu de longue date – eut lieu. En arrivant au port, ils coupèrent toutes les communications avec le reste du pays et au matin la ville était sous leur contrôle. Dans la matinée, les chars et la troupe du général Pinochet assiégeaient le palais de la Moneda à Santiago où le Président Allende tentait de convaincre le pays de ne pas céder aux chimères des rebelles. Allende encerclé et bombardé se suicida d’une rafale de mitrailleuse. Arme qu’il tenait serrée entre ses jambes. La dictature durera 16 ans.

* **

Depuis ce mois de mars 1998, le général Pinochet n’est plus le général de l’armée, poste qu'il occupait depuis les dernières élections. Il devient sénateur à vie.

Malgré les milliers d’exécutions qu’il avait orchestrées, une partie de la population, la droite conservatrice lui reste fidèle, traitant l’autre partie des Chiliens de sales gauchistes et de chiens de communistes. Anne doit tenir compte de cette donnée, surtout ici à Valparaiso où le dictateur était né en 1915. Trouver des familles de disparus ou bien encore d’anciens détenus sera une prouesse de ténacité, elle en est consciente. Cela fait un mois qu’elle rencontre des personnes recommandées par Juan, ces personnes sont susceptibles de diriger Anne vers un témoin ou un parent de disparu, mais l’omerta perdure. Personne n’est à l’abri d’actes perpétrés par des fanatiques isolés d’extrême droite ayant plongé dans le grand banditisme.

Ainsi un soir où elle se rend au théâtre, une bande de jeunes forment un cercle et l’empêchent d’avancer. L’un d’eux la plaque contre le mur et le visage si près du sien qu’elle sent son haleine alcoolisée, il lui dit :

— Chienne de Française marxiste, ou tu quittes la ville ou tu finis au fond du port une pierre dans l’estomac pour que tu ne remontes pas.

Ils la laissent assommée de peur les mains devant les yeux sur le trottoir désert.

Juan n'est pas étonné, lui-même n’a pas abandonné ses idées socialistes, mais comme Chilien il risquait moins les agressions et savait rester discret. Cette agression, s’ils la prenaient au sérieux, remettait en question les recherches d’Anne à Valparaiso et par conséquent leur vie de couple. Juan pressent qu’il perd Anne s’il prend fait et cause pour cette menace. L’amour ne pèse pas assez lourd pour en faire l’enjeu d’une vie. Il ne peut qu’être honnête avec elle et lui dire de partir à Santiago. Si la menace est aussi précise, c’est qu’Anne est déjà repérée et les recherches qu’elle mène en tant que Française dérangent la société d’extrême droite. Peut-être y a-t-il un sentiment de honte de voir une étrangère remuer au grand jour des faits dont les blessures sont loin d’être cicatrisées.

Cet événement est un révélateur. Elle vient de prendre conscience qu’en venant ici elle a agi en opportuniste. Elle profite de son projet pour retrouver un amour d’antan. Amour qu’elle a plus ou moins oublié en France. Son ego a été flatté lorsque Juan a répondu avec enthousiasme à son projet de venir au Chili pour une durée indéterminée. Maintenant elle a honte de sa désinvolture, elle va faire souffrir un cœur qui l’aime vraiment. Elle prend aussi conscience de son conditionnement intellectuel de petite-bourgeoise, conditionnement qui se heurte aux réalités d’une population traumatisée et transformée par des événements extrêmement violents.

Après une soirée agitée et une nuit sans sommeil, Anne part le lendemain pour Santiago.

Juan a eu la bonté de téléphoner à ses parents qui connaissent un couple d’amis pouvant héberger Anne pendant quelque temps.

Ils promettent de se voir à nouveau à Santiago. Juan s’accroche à cet espoir avec la lucidité de celui qui sait qu’il vient de perdre un être aimé.

Chapitre II

Santiago.

Le plan Condor avait été mis en place par les dictatures latino-américaines avec l’accord tacite de la CIA. Il avait pour objectif une coopération policière et militaire des gouvernants du Chili, du Paraguay, de l’Argentine, de l’Uruguay, du Brésil et de la Bolivie. Une fois la dictature chilienne terminée, les racines de coopération policière n’avaient pas pour autant disparu. Cette opportunité n’avait pas échappé aux grands trafiquants de drogue pour qui les dictatures ont toujours été un terrain favorable aux trafics illicites.

Les dictateurs avaient bien compris les avantages financiers qu’ils pouvaient tirer de ces trafics entre l’Europe et les frontières passoires des pays sud-américains et des États Unis. La French connection tissait sa toile en toute discrétion, du moins le croyait-elle.

La police française impuissante sur le continent sud-américain sous-traita la recherche des filières aux services secrets français qui par définition devaient agir dans l’ombre. Cette activité était une nouveauté pour les services secrets français, aucun bureau de renseignements n’était installé en Argentine ni au Chili. Seuls les services secrets israéliens continuaient la traque des criminels nazis dans ces pays.

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Alex Durion, alias Luis Sunto voyage depuis un an entre le Mexique et le Chili à la recherche d’indices sur les nouvelles routes possibles de la Cocaïne. Il est ce que l’on appelle une « barbouze ».

Alex est un aventurier, il aurait pu rester sur la petite exploitation agricole de ses parents. La situation économique, son peu d’appétence pour les travaux agricoles et la mévente du vin à cette époque en ont décidé autrement. Encouragé par ses parents qui ne lui voyaient pas un bel avenir de paysan, il avait suivi une autre voie. Son tempérament curieux et aventurier l’avait poussé vers une vie qu’il espérait palpitante. Un engagement dans l’armée de l’air.

Il rêvait de devenir pilote, ce fut un échec. Il n’avait pas la bonne taille, trop grand, et pas le bon niveau d’études. Il se dirigea, toujours au sein de l’armée de l’air, vers un secteur technique qui lui semblait fascinant, l’arme nucléaire. Cette option le fit entrer dans le milieu du secret, ainsi il s’habitua au non-dit, à la dissimulation, et à la discrétion, voire au mensonge. Quelques années plus tard, lassé par la discipline et les servitudes bornées de la vie militaire il se désengagea . La vie civile était pour lui une immense inconnue, le colonel de la base aérienne, espérant le convaincre de rester dans l’armée lui avait dit :

— Dehors, la vie civile c’est la jungle ! Réfléchissez bien !

C’était tout réfléchi, il devait partir. Venant de l’armée, il n’avait droit à aucune indemnité de chômage, il devait trouver rapidement une source de revenus.

Un ancien militaire habitué au secret pouvait intéresser la société civile, il se rendit à la préfecture de police de Paris et demanda un rendez-vous avec un responsable du recrutement. Un mois plus tard, il passait avec succès les tests d’aptitude et entrait aux renseignements généraux.

Sa mission, obtenir des informations sur la mouvance anti nucléaire qui au travers d’organisations écologiques manifestait contre l’implantation de centrales nucléaires dans la région Rhône Alpes. Cependant, des groupes de casseurs violents s’infiltraient parmi les manifestants. Les organisateurs laissaient faire, cela leur servait pour accroître la pression sur le gouvernement. Alex s’infiltrait dans les manifestations pour identifier les fauteurs de troubles. Cet emploi lui allait très bien, il était libre, il côtoyait toutes les couches de la société liait des connaissances dans des milieux très différents, parfois peu recommandables. Après quelques années de ce travail de fourmis, sa capacité à se fondre dans les différentes strates de la société lui avait rapporté l’estime de ses supérieurs et il avait été approché par les services du renseignement extérieur pour des missions de renseignements stratégiques. Première mission, la Russie.

L’Iran avait le projet de construire une centrale nucléaire à Bouchehr au bord du golfe persique. Les services français soupçonnaient les Russes de vendre du matériel aux Iraniens pour ce projet. Les connaissances d’Alex en la matière et son passé dans le renseignement le désignaient pour cette mission. Les informations fournies par Alex s’étaient révélées exactes. Quelques mois plus tard, la presse déclara que la Russie allait signer un contrat d’un milliard de dollars pour la fourniture d’un réacteur à eau pressurisée à l’Iran.